INTERVIEW. « Guide de l’opéra russe » – Rencontre avec André LISCHKE

Maître de conférences HDR à l’Université d’Evry, André LISCHKE publie le « Guide de l’opéra russe » aux éditions Fayard. Fruit d’un travail de longue haleine qui l’aura mené jusque dans les bibliothèques du théâtre moscovite du Bolchoï lors d’une année de Congé pour Recherches ou Conversions Thématiques (CRCT) accordée par l’Université.

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Il tiendra le mercredi 26 avril à 11h une conférence aux côtés de son éditrice et de Philippe GUMPLOWICZ, directeur de l’UFR Langues, Arts, Musique (LAM).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lischkeINTERVIEW. Nous avons rencontré André LISCHKE.

Votre ouvrage étudie l’opéra russe depuis la fin du XIXème siècle jusqu’au début du XXième siècle, période qui a subi de profonds bouleversements historiques. Quelles ont donc été les évolutions de l’opéra russe sous le tsarisme puis après la Révolution soviétique de 1917 ?

 

L’opéra russe reflète les tournants de l’histoire du pays. L’opéra, à travers son regard sur l’histoire et sur le pouvoir a évolué entre une exaltation du tsarisme à l’époque de GLINKA avec « La vie pour le Tsar » (1836) en passant par une remise en question de l’autorité du tsar avec « Boris Godounov » de MOUSSORGSKI (1869) sur fond déjà des premières idées révolutionnaires et subversives qui se répandaient en Russie, jusqu’au coup de grâce porté au régime tsariste cette fois non pas à travers un sujet historique mais un conte allégorie : « Le Coq d’or » de RIMSKI-KORSAKOV, qui tourne en dérision un Tsar fainéant et symbole d’un régime pourrissant. Cet opéra date de 1907, dix ans avant la Révolution.

Les opéras du XIXème et du XXème reflètent principalement la littérature russe, les grands écrivains.

L’avènement du régime soviétique va faire de l’opéra un instrument de propagande idéologique, en mettant en lumière les mouvements révolutionnaires des siècles passés, la Révolution de 1917 bien entendu ainsi que la Seconde Guerre mondiale à l’instar de « Guerre et Paix » de PROKOFIEV qui met en regard la Russie à l’époque de la campagne napoléonienne de 1812 et l’URSS de 1941.

 

L’opéra s’est donc limité sous le soviétisme à un unique rôle d’instrument de propagande ?

D’aucuns ont tout de même choisi des thèmes différents, comme par exemple CHOSTAKOVITCH dans « Le Nez » dont il fait un opéra d’avant-garde, surréaliste, en dehors de tout circuit idéologique, tout en restant dans la lignée de cette exaltation du renouveau de l’art, des idées nouvelles, qui ont fleuri dans les années 1920. Cette forme d’esthétisme a commencé à être considérée très nocive pour l’édification du bon peuple soviétique, symbole de la décadence bourgeoise.

A partir des années 1930, c’est la mainmise totale de l’idéologie sur le pouvoir avec le Stalinisme omniprésent, la création de l’union des compositeurs et donc un contrôle total de l’idéologie sur l’art.

 

Et depuis la chute de l’URSS ?

Avec la disparition de l’URSS les thèmes se diversifient et l’opéra opère une remise en question de figures historiques. C’est le cas de l’opéra « Les visions d’Ivan le Terrible » de SLONIMSKI qui remet complètement en question ce regard que le stalinisme portait sur la figure du Tsar Ivan le Terrible en mettant regard ce despotisme du XVIème siècle avec celui XXème, le stalinisme.

Puis d’autres œuvres montrent à la fois une sorte de décadence, de déchéance dans ce qu’on pourrait appeler les bons sentiments avec « La vie avec un Idiot » de SCHNITTKE (1991) qui se complait dans l’ordurier, le pornographique. L’homme nouveau est également un thème abordé par DESYATNIKOV et RASKATOV qui traitent de clonage et de manipulations génétiques.

 

Que trouve-t-on précisément dans votre « Guide de l’opéra russe » ?

J’ai fait le choix de présenter ces opéras par ordre chronologique, de la fin du XIXème siècle au début du XXIème siècle, car l’histoire de l’opéra est intrinsèquement liée à la civilisation russe, qui s’y reflète.

Ce Guide classe les opéras par grandes périodes historiques délimitées et donne pour chacun la date et les interprètes de la première création, un commentaire historique du contexte de la composition de cet opéra, un synopsis détaillé et un commentaire musical. A cela s’ajoute une discographie, indispensable puisque nombre de ces opéras ne sont aujourd’hui plus représentés.  Cette formule m’a permis de présenter chaque œuvre de manière à la fois la plus claire et la plus dense qui soit.

Je compare aussi l’opéra russe et l’opéra allemand et italien par époques, avec leurs points de divergence et de rapprochements. Par exemple l’opéra allemand ignore complètement l’Histoire, est basé sur les mythes et légendes. L’opéra italien à l’inverse ignore la féérie et se focalise sur les sujets historiques et les grands dilemmes (pouvoir religieux et séculier par exemple).

 

L’élaboration de cet ouvrage a été un travail de longue haleine. Comment avez-vous eu accès à toutes ces sources documentaires ?

J’ai commencé ce travail il y a 15 ans mais j’ai fait 4 autres livres entre-temps. En fait l’essentiel du travail s’est construit sur les 3 dernières années, en particulier lors d’une année Congé pour Recherches ou Conversions Thématiques (CRCT)  j’ai obtenue de l’Université il y a deux ans. J’ai alors pu l’avancer considérablement, en faisant le voyage en Russie et, grâce à des amis/collègues à Moscou, ayant accès à la bibliothèque du théâtre Bolchoï où j’ai pu notamment pour les opéras soviétiques consulter de grandes partitions de chefs d’orchestre.

Bien sûr on trouve beaucoup d’informations en ligne et j’ai moi-même  une bibliothèque et une discothèque assez conséquentes mais être sur place, voir ces œuvres et les tenir entre ses mains mais surtout avoir des échanges directs avec des collègues spécialistes qui m’ont apporté leur expertise sur des points précis a été capital pour mener cet ouvrage à terme.


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